Les soins et la vie
Roger Gil. Billet éthique, 5 mars 2026, 198
On aurait aimé parler d’autre chose, d’une France qui aime, d’une France vivante, d’une France qui sait que chaque humain est destiné à la finitude et qu’à tout moment, une maladie, un accident peut venir bouleverser ou menacer la vie. Et depuis que l’humanité existe, des hommes, des femmes parmi les autres hommes, parmi les autres femmes ont choisi de soigner, d’accompagner celles et ceux que des épreuves avaient frappés. Ce furent d’abord des devins, des magiciens, des sorciers : ainsi la médecine égyptienne, celle des pharaons, qui dura quelque 3000 ans, s’apprenait dans des « maisons de vie ». Dans ses racines les plus lointaines, les plus obscures, les soins étaient dédiés à la vie. En Grèce, au VIII° siècle, Homère ne connut que des médecins évoquant Asclépios, héros guérisseur, devenu dieu et qui, dans l’armée achéenne, savaient déjà répandre sur les plaies « des remèdes apaisants ». Avec Hippocrate (né en 450 av-J.C.) commença la longue histoire de la médecine clinique, auquel Galien (né en 131) ajouta la médecine galénique. Tout au long de deux mille ans d’histoire, de progrès scientifiques, techniques, sociétaux, de la longue évolution du monde hospitalier, qui de lieux de charité sont devenus de hauts lieux de technicité, le serment d’Hippocrate, même modifié gardait comme boussole, deux devoirs : soigner et respecter la vie. Tous les métiers qui peu à peu ont, construit, à partir de la médecine, les professions de santé, chirurgiens, pharmaciens, sages-femmes, infirmières, aides-soignants, et bien d’autres ont concouru au même idéal. On peut à ce sujet rappeler une controverse historique désespérément oubliée : les pestiférés de Jaffa. Bonaparte qui dut alors en 1799, ordonner la retraite aurait, selon les Anglais, donné l’ordre de faire mourir les pestiférés intransportables qui auraient été exposés à la cruauté des Turcs et auraient été au nombre de trente à quarante. Dans les Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand[1] raconte que Bonaparte, en présence du général Berthier, son chef d’état-major, demanda à Desgenettes, médecin-chef de l’Armée, de mettre fin à leurs souffrances en leur administrant une forte dose d’opium. Desgenettes répondit : « Mon métier est de guérir les hommes, non de les tuer ». Bonaparte recula. Au-delà des controverses historiques, l’essentiel est sans doute de retenir ce dialogue qui montre que l’obéissance ne vaut que si elle sait aussi devenir résistance dès lors que le pouvoir pourrait oublier qu’il est des valeurs qui ne peuvent tolérer la transgression et il en est ainsi de la valeur suprême qu’est, pour les soignants, la vie. Un groupe de députés français a osé voter une loi qui brise une valeur fondatrice et multimillénaire des soins. Ils sont restés sourds aux messages de collègues parlementaires et médecins qui tentèrent d’expliquer les dangers de tant et tant d’articles de cette loi comme l’imprécision de ses indications, l’acharnement autonomique indifférent au diagnostic des souffrances curables, un délai d’exécution réduit à 48 heures, ce qui équivaut à refuser tout secours à une personne en danger, simulacre de collégialité qui peut se réduire à la virtualité de contacts téléphoniques sans la rencontre réelle avec la personne en détresse, sinistre et liberticide délit d’entrave venant faire intrusion dans la relation soignant-soigné et considéré comme pénalement plus grave que le délit d’incitation à faire mourir, entrave républicaine au devoir de reliance en confiant à des associations le droit de s’immiscer dans des relations de soins et à ester en justice, rupture d’égalité entre les citoyens dès lors que tous n’auront pas la possibilité d’accéder à des soins palliatifs dont la mise à niveau est échelonnée sur dix ans (les calendes grecques) alors que l’application de la loi sera immédiate. Comment distinguera-t-on demain les suicidants qu’il faudra protéger et les suicidants qu’il faudra précipiter vers le suicide ? Et que dire de la clause de conscience sélective, comme si certains professionnels de santé n’avaient pas le droit de penser. Que dire de ce qu’il adviendra des établissements dont tous les soignants feront valoir leur droit à être en accord avec leur conscience : faudra-t-il recruter ponctuellement des médecins volontaires ? Est-ce réaliste ? Est-ce acceptable ?
Cette loi au parcours chaotique est une loi de fracture sociétale comme l’indique d’ailleurs son vote par les députés et dont le résultat contraste avec les deux précédentes lois sur la fin de vie. Cette victoire à l’arraché (299 pour, 226 contre et 37 abstentions), obtenue après un premier refus du sénat, est déjà une victoire à la Pyrrhus. Portée par une idéologie libertarienne habillée d’un masque compassionnel, elle sera à la source de divisions délabrantes dans un pays en souffrance. Une telle loi ne peut pas être qualifiée d’humaniste, car il n’y a pas d’humanisme qui divise les cœurs et les consciences.
[1] François René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, éd. par Maurice Levaillant et Georges Moulinier, 2 vol. (Paris, France: Gallimard, 1951).
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