Comment soigner dans une médecine éclatée?

Comment soigner dans une médecine éclatée?

Roger Gil; Billet éthique; 24 mai 2026, 205

     En intitulant en 1957 son livre « Le médecin, son malade et la maladie », Michael Balint définissait de manière singulière une relation triangulaire médecin, malade, maladie en affectant d’un adjectif possessif le malade (son malade), et en laissant la maladie précédée d’un article défini (la maladie)[1]. Balint rappelait ainsi qu’une relation thérapeutique authentique repose sur un lien singulier entre le soignant et la personne malade. Le possessif employé par Balint (« son malade ») ne traduit pas une possession, une appropriation, mais l’intensité d’une relation humaine dans laquelle le médecin s’implique personnellement, jusqu’à devenir lui-même un « remède » par sa parole, son écoute et sa présence.

Cependant, depuis l’après-guerre, la médecine a connu une révolution scientifique et technique sans précédent : antibiotiques, réanimation, imagerie, greffes, traitements anticancéreux ou encore médecine génétique ont profondément accru l’efficacité des soins. Cette évolution a entraîné une spécialisation croissante des disciplines médicales et une fragmentation des pratiques. La médecine du corps s’est progressivement transformée en une médecine des organes : chaque spécialité s’est centrée sur une partie du corps, favorisant une vision mécanique de la personne malade, réduite à un corps conçu comme une machine-outil avec ses pièces : seul comptait le cœur de la personne insuffisante cardiaque, le rein de la personne insuffisante rénale, le foie de la personne atteinte de cirrhose hépatique, la peau de la personne brûlée.

Cette fragmentation conduit à un deuxième clivage : celui du malade et de la maladie. Les pathologies devinrent des identités de substitution. Dans les hôpitaux on put parler de la fièvre typhoïde de la chambre 21, position 1 (dans une chambre à deux lits), de l’hémorragie cérébrale de la chambre 12, du col du fémur de la chambre 14. Les personnes sont désignées par leur affection (« les parkinsoniens », « les épileptiques »), comme si elles se confondaient avec leur maladie. Le langage médical lui-même contribua ainsi à enfermer les individus dans une identité pathologique, au détriment de leur singularité humaine, sociale et biographique.

Puis survint le découplage entre le corps et l’esprit. Dans la pratique médicale moderne, les troubles somatiques sont souvent considérés comme plus légitimes que les souffrances psychiques. Lorsque les examens ne révèlent pas de lésion organique, les patients sont parfois renvoyés vers une causalité psychologique perçue comme secondaire ou moins objective. Cette hiérarchisation entretient l’opposition entre les malades qui « ont quelque chose » et ceux qui « n’ont rien », renforçant le sentiment d’incompréhension et d’abandon.

À cela s’ajouta le clivage entre la parole et la technique. Les progrès techniques ont certes permis des avancées thérapeutiques majeures, mais ils ont aussi réduit le temps consacré à l’écoute. Les actes techniques et administratifs occupent désormais une grande partie du travail soignant. Même la parole tend à être institutionnalisée à travers des « consultations d’annonce » organisées et protocolisées. Si ces dispositifs répondent à un besoin réel d’information et d’accompagnement, ils risquent aussi de standardiser la relation et d’effacer la spontanéité du dialogue humain.

La médecine contemporaine apparaît ainsi comme une médecine « éclatée », caractérisée par la multiplicité des intervenants, la télémédecine, les dossiers numérisés et les prises en charge collégiales qui peuvent ainsi voiler la singularité de la personne et de la relation d’alliance incarnée par des visages.  Il faut toutefois se garder d’une opposition simpliste entre une médecine technique et une médecine humaine. Les progrès scientifiques sont indispensables et porteurs d’espoir. Néanmoins, ils soulèvent aussi des enjeux éthiques et économiques majeurs : coût croissant des traitements innovants, influence des industries pharmaceutiques, inégalités d’accès aux soins entre pays riches et pauvres.

Face à ces risques de déshumanisation, il faudrait veiller à la réintégration de la personne malade au cœur du soin. Cette exigence peut se manifester dans les structures de cancérologie, dans l’accompagnement des greffés ou encore dans le rôle des médecins de famille et des soignants à domicile. Même insérés dans une organisation très technique, les soignants peuvent encore construire une relation authentique fondée sur l’écoute, l’empathie et la reconnaissance du malade comme sujet. Il ne s’agit plus seulement de traiter une maladie, mais d’accompagner une personne confrontée à un bouleversement existentiel, familial et social.

Ainsi, la véritable finalité du soin ne réside pas uniquement dans la performance technique, mais dans une prise en charge « unifiante » de la personne malade. Le soignant devient alors « remède » non seulement par sa compétence, mais aussi par sa capacité à écouter, à comprendre, à soutenir. La médecine moderne ne peut donc conserver son humanité qu’en maintenant, au sein même de sa technicité croissante, une relation de présence et de parole qui aide la personne malade en dépit de sa vulnérabilité, à vivre sa vie, celle d’une personne éprouvée mais respectée.

 

[1] Le texte développé de ce billet éthique et sa bibliographie peuvent être consultés in : Roger Gil. La relation de soin dans une médecine éclatée. Bulletin Balint 2019, 6 : 47-52.

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