Personne humaine et besoins esthétiques du corps en souffrance

Personne humaine et besoins esthétiques du corps en souffrance

Roger Gil. Billet éthique; 11 juin 2026; 207

     L’homme est chair au sens de corps vécu, de corps vivant qui fait oublier le corps anatomique dont la physiologie silencieuse –le silence des organes- porte le corps vivant. Mais la chair est fragile car le corps est fragile ; il peut être frappé par la maladie, par l’accident, par le vieillissement. Il devient alors un corps qui rappelle la chair à ses limites et à sa finitude. Si les organes, le cœur, les viscères projettent leurs souffrances de manière aveugle, la peau, cette barrière visible entre le corps et le monde, témoigne souvent avec les ongles, les cheveux, d’un corps devenu ingrat en raison de la maladie ou du vieillissement. Que de fois cette partie émergée du corps est prise à témoin de la santé : Il a bonne mine… Il a une bien triste mine… Il est bien fatigué… Le traitement a fait tomber ses cheveux… Et la personne malade lit la surprise, parfois l’étonnement, voire une sorte de peur qui s’exprime dans le regard et c’est ainsi que s’infiltre une mésestime de soi, un sentiment d’indignité-ne pas se sentir présentable à autrui-mais aussi un inconfort, le sentiment de ne pas être bien dans sa peau. La prise en soins des maladies est centrée sur la mise œuvre des thérapeutiques médicamenteuses car il s’agit bien de traiter d’abord la maladie. Mais qu’en est-il de la personne malade ? Des effets secondaires des traitements, de la dénutrition, du vieillissement, sur la peau ? Faut-il compter sur une guérison de la maladie pour secondairement améliorer le statut du corps, l’esthétique du corps et notamment de cette « épiphanie de la personne [1]» qu’est le visage ? Et si la guérison tarde à venir ou ne vient pas ? A côté de toute thérapeutique à prétention curative devrait se poser la question de l’accompagnement. Les soins palliatifs ne sont pas que des soins dits de fin de vie ; ils doivent s’inscrire tout au long de la prise en charge en fonction des besoins du malade. Car si ces besoins esthétiques du corps impactent lourdement le bien-être et l’estime de Soi, ils  conduisent aussi  la personne malade à craindre et fuir le regard des autres : cette phobie sociale entraîne un isolement croissant. Et l’isolement accroît encore la souffrance. Il existe certes, mais encore en trop petit nombre dans des EHPAD, dans des services hospitaliers de cancérologie, de gériatrie, de soins palliatifs, des socio-esthéticiennes. Cette appellation composée permet de mettre à égalité l’accent sur les soins esthétiques qu’elles dispensent mais aussi la signification des soins : redonner au corps vécu un certain bien-être et lui permettre à nouveau de se montrer aux autres à travers une image réconciliée de son corps. Une socio-esthéticienne témoigne de la détente apportée par les soins du visage à des personnes Alzheimer « tristes, agitées, prostrées » ou déambulantes ? Une autre décrit ainsi son rôle dans un service de cancérologie : Leur apporter une bulle, un espace à eux où je peux les accompagner dans leurs questionnements par le biais de l’esthétique, du bien-être, du contact, du toucher, du réconfort »[2].

Ces soins montrent comment aller au-delà d’une éthique minimaliste pour cheminer le plus loin possible dans la bientraitance. Ils témoignent aussi du respect dû à la personne humaine.

Certes depuis septembre 2019, le métier de socio-esthéticien a été inscrit dans la liste des métiers de la fonction publique hospitalière dans la rubrique « assistance aux soins »[3]. Par ailleurs, certaines mutuelles procèdent au remboursement de ces soins, notamment dans le cadre de la cancérologie. Cependant, les soins prodigués par les socio-esthéticiennes ne sont toujours pas pris en charge par l’assurance maladie[4]. Pourquoi des questions écrites posées par des parlementaires- la dernière en mars dernier- demeurent sans écho ? Peut-on enfin espérer une réponse politique ?  L’éthique n’a pas pour objet que des questions sociétales livrées de plus en plus à des idéologies militantes et qui font l’objet d’une ample diffusion médiatique. Il faut aussi que soient prises en compte les souffrances de personnes frappées par la maladie, et livrées à la désespérance d’un corps dans lequel elles ne se reconnaissent plus. Leur détresse d’autant plus poignante qu’elle est silencieuse, doit être entendue. Telle est la mission d’une éthique de l’ombre, d’une éthique du quotidien, d’une éthique de la proximité, attentive au discernement de désarrois qui quêtent des étincelles d’espérance, de sollicitude et de tendresse.

[1] Expression d’Emmanuel Levinas.

[2] http://rue89.nouvelobs.com/blog/canons-de-beaute/2014/06/21/etre-socio-estheticienne-cest-apporter-une-bulle-aux-patients-233115

[3] https://questions.assemblee-nationale.fr/q15/15-45383QE.htm

[4] Question écrite au gouvernement publiée au au Journal Officiel du 23 septembre 2025, page 8258 et renouvelée le 3 mars 2026. https://questions.assemblee-nationale.fr/q17/17-9773QE.htm

 

 

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