La vie privée aspirée avec les poussières de nos demeures : Pour une éthique de l’agentivité
Roger Gil. Billet éthique, 20 juin 2026, 208
Acte 1. Retour sur un billet éthique du 27 juillet 2018
On n’en finit pas de décrire pour s’extasier les prouesses technologiques des aspirateurs robots, ces objets circulaires et programmables qui rampent sur le sol des maisons et des appartements pour brosser et aspirer les poussières, en évitant les obstacles, en reculant en présence d’une marche, en insistant sur les endroits les plus poussiéreux, en rejoignant leur base une fois leur travail fini ou si leur batterie est en menace de déchargement. Ces appareils se bardent d’une intelligence artificielle de plus en plus sophistiquée, nourris par des capteurs et en particulier de caméras à vision stéréoscopique, de télémètres laser qui permettent une cartographie en trois dimensions des locaux comme des obstacles matériels (comme du mobilier) ou biologiques (comme un animal) présents dans les lieux dont il assure le nettoyage[1]. Il s’agit de technologies que l’on peut comparer mutatis mutandis aux voitures sans conducteur qui sont déjà ici ou là en expérimentation. La performance de ces engins dépend certes de la qualité de leur système de nettoyage, mais aussi et surtout de leur capacité à se déplacer de manière adéquate (on pourrait dire intelligente) dans leur environnement. En outre, ces aspirateurs deviennent des objets connectés, pilotables par smartphone, reliés au réseau wi-fi de la box de leur propriétaire[2], ce qui permet de les programmer ou de les piloter à distance. Or ce « confort » en termes de robotique et de domotique a un risque, c’est que ces engins accumulent des données sur les lieux où ils se déploient et que ces données peuvent certes être récupérées par le constructeur qui invoque son souci légitime d’améliorer sans cesse les services rendus. Or ces données peuvent aussi être exploitées pour être revendues à des annonceurs en raison des informations qu’elles collectent sur la cartographie des lieux et le mobilier ou les autres objets qui s’y trouvent[3]. Certains fabricants ont déjà développé de longues notices sur leur politique de confidentialité et sur les conditions dans lesquelles ils pourraient transmettre certaines informations à des tiers[4]. Mais en outre ces systèmes peuvent faire l’objet d’intrusions malveillantes[5] qui, grâce à des logiciels espions, peuvent ainsi « aspirer » des informations sur le cadre de vie du propriétaire soit pour revendre les données, soit pour les utiliser de manière délictueuse comme par exemple servir de relais à des botnets c’est-à-dire à des groupes d’ordinateurs en réseau pilotés par un pirate qui peut ainsi diffuser des logiciels malveillants. Ces piratages sont prompts à s’infiltrer dans les failles de sécurité des programmes qui gèrent ces aspirateurs robots et notamment leurs applications mobiles[6]. Enfin ces intrusions peuvent à loisir modifier de manière intempestive la programmation de ces robots[7].
L’intelligence artificielle (IA) et les robots humanoïdes pourront sans doute rendre plus confortable la vie quotidienne dans ce superflu que les industriels font tout pour qu’ils soient perçus comme nécessaires[8]. Mais en contrepartie les risques sont considérables, car ils sont capables de modifier de manière malveillante la vie de ceux qui recourent à leurs services sans prendre les précautions qui s’imposent. Enfin les informations recueillies convergent pour constituer ces données d’abord éparses puis qui vont s’agréger dans des big data en fusionnant avec d’autres données issues d’autres domaines de la vie y compris celui de la santé. L’humanité se dirige ainsi vers la transparence qui permettra à quelques-uns de prendre le pouvoir sur le plus grand nombre. De quoi entraîner une bien légitime angoisse ! Suffira-t-elle à parer aux dangers qui s’annoncent ?
Acte 2. 20 juin 2026
En dépit des progrès de l’intelligence artificielle, en dépit des interrogations éthiques visant à faire en sorte que l’Intelligence artificielle demeure au service de l’humanité, on constate que dans la réalité des vies quotidiennes manque encore la prise de conscience du rôle que chacun doit jouer pour apporter sa pierre à l’édification d’une IA dont les applications puissent dans une instrumentalisation des existences humaines, séduites par le confort apparent que procurent certaines de ses applications, comme les aspirateurs robots connectés dont les utilisateurs contribuent à gonfler les données massives des vies privées. Ainsi dès 2022 , Amazon a révélé son intention d’acquérir iRobot, l’entreprise à l’origine des robots aspirateurs les plus populaires, ce qui avait suscité une enquête de l’Union européenne[9]. En effet, ces aspirateurs connectés recueillent des données sur l’agencement des maisons ou des appartements, de l’agencement des pièces, du mobilier, sur les habitudes quotidiennes des utilisateurs, sur les réseaux wi-fi tandis que certains modèles permettent même de voir l’aspirateur évoluer dans les pièces quand il est en situation de nettoyage. Ces données peuvent être piratées[10]. Les fabricants ne détruisent pas les données. Ils les stockent, les partagent avec des tiers officiellement pour améliorer les performances. En fait la vie privée est ainsi livrée dans un but consumériste sans que l’on puisse éliminer l’intrusion de piratages malveillants[11].
Contrôler les dérives de l’Intelligence artificielle doit commencer par la responsabilisation de chacun dans la collection de données massives : sélectionner les options offertes en interdisant la cartographie de la demeure et la transmission de données ou préférer des aspirateurs connectés sans caméra[12]. Bref savoir s’informer , faire des choix éclairés, en somme faire preuve d’une éthique de l’agentivité, c’est-à-dire veiller à penser ses décisions, à agir de manière intentionnelle, à sortir des sortilèges et des séductions consuméristes, faire en sorte que chacun, dans la vie quotidienne, œuvre pour lui-même et pour l’humanité. Bref, veiller à ce que l’IA soit au service des êtres humains sans les instrumentaliser. En commençant par soi-même.
[1] https://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/conso/ce-nouveau-robot-aspirateur-electrolux-comprend-vraiment-son-environnement_116465
[2]https://www.lesnumeriques.com/aspirateur-robot/neato-robotics-botvac-d7-connected-p40735/test.html
[3] https://www.cnetfrance.fr/news/le-robot-aspirateur-roomba-d-irobot-bientot-un-espion-a-l-interieur-de-votre-domicile-39855404.htm.
[4] https://www.irobot.com/Legal/Privacy-Policy.aspx. « Some of our Robots are equipped with smart technology which allows the Robots to transmit data wirelessly to the Service… Our Robots do not transmit this information unless you register your device online and connect to WiFi, Bluetooth, or connect to the internet via another method. It is possible to use our smart technology Robots without WiFi or Bluetooth data transmission, simply by disconnecting your WiFi or Bluetooth from the device or by never connecting it at all… From time to time, with selected third parties who we think may offer you products or services you may enjoy… For example, iRobot permits third parties to develop apps and tools which interact with our Robots, including, for example, Amazon Alexa and Google Assistant. If you choose to utilize a third party app or service, we will permit the third party to collect information from your Robot. Please note that iRobot does not control the data collection and use practices of these third parties. You should carefully review the third party privacy policy and other documents before connecting your Robot to the third party service ». Voir aussi https://www.lesechos.fr/25/07/2017/lesechos.fr/010157133662_les-robots-aspirateurs-roomba-pourraient-revendre-les-plans-de-nos-interieurs.htm
[5] Des drones peuvent maintenant s’infiltrer dans les failles de sécurité et faire des cyber-attaques : https://humanoides.fr/drone-capable-hacker-systemes-informatiques-vol/
[6] https://www.tomsguide.fr/actualite/gadgets-robots-aspirateurs-lg-espionnage,59782.html
[7] https://www.presse-citron.net/quand-votre-aspirateur-robot-se-retourne-contre-vous/
[8] On pense au vers de Voltaire : « Le superflu, chose très nécessaire », in Satires, Le Mondain, 1736.
[9] https://www.reuters.com/markets/deals/amazons-irobot-deal-eu-antitrust-crosshairs-2023-07-06/
[10] 7000 robots aspirateurs piratés : la sécurité de nos objets connectés en question. 27 février 2006. https://www.dailymotion.com/video/xa0tpqe. Voir aussi https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/objets-connectes-si-votre-robot-aspirateur-vous-espionnait-faille-expose-milliers-appareils-k2m6-133569/
[11] Que sait votre robot aspirateur sur vous ? 11 septembre 2024. https://www.bitdefender.com/fr-fr/blog/hotforsecurity/que-sait-votre-robot-aspirateur-sur-vous?shem=rimspwouoe,
[12] https://www.consumerreports.org/appliances/vacuum-cleaners/is-your-robotic-vacuum-sharing-data-about-you-a1563001307/