Triste épilogue d’un parcours législatif qui s’apprêtait impatiemment à fêter la mort curarisée
Roger Gil. Billet éthique, 10 juillet 2026, 210
Cocktail, célébration, rencontre, échange : une désescalade verbale qui manifeste l’embarras du ministre des Relations avec le Parlement, manifestement dépassé par une interprétation « déplacée »[1] du Conseil économique, social et environnemental (CESE) manifestant une exultation inquiétante à l’égard de l’adoption prochaine de la loi sur le suicide assisté et l’euthanasie. Le Conseil économique et social s’estime sans doute être la clé de voûte de cette loi car il a abrité la Convention citoyenne. Cette dernière[2] était d’ailleurs invitée à l’Assemblée nationale pour que la République puisse dignement fêter « la construction d’une loi » déléguant au monde des soins, à contre-courant de plusieurs millénaires d’histoire de la médecine, le pouvoir de provoquer la mort des personnes les plus vulnérables en acquiesçant à une demande sans que ne soient analysées les raisons qui conduisent à cette demande au nom d’un acharnement autonomique qui méconnait les détresses liées à l’isolement social et dont la solidarité inversée ne consistera pas à aider à vivre, mais à faire mourir. Le délai expéditif de deux jours alloué par cette loi qui deviendra la plus permissive du monde montre à lui seul qu’aucune chance n’est laissée au malade de pouvoir accéder à une relation d’aide et d’écoute qui ne peut s’inscrire que dans la temporalité et non dans la précipitation. Que cette loi déchire le pays, qu’elle rencontre l’hostilité de l’immense majorité des soignants, qu’elle soit appliquée alors que la France manque encore de structures de soins palliatifs, ne semble pas avoir ému une République obstinée, qui acceptera qu’une loi permettant de donner la mort soit adoptée (et fêtée !) à une courte majorité de députés en dépit de l’opposition du Sénat. Cette loi (contrairement aux deux autres lois sur la fin de vie), imposée par un formalisme implacable, laissera dans un pays démoralisé pour mille raisons, une déchirure béante qui sera périodiquement rouverte pour élargir le cercle des personnes éligibles, ce que les partisans de cette loi ont déjà annoncé. Dans une société tentée par le consumérisme et par le validisme, dans une société parcourue par tant de divisions reflétées par l’absence de toute majorité stable à l’assemblée, dans une société où le légal est rapidement confondu avec le moral, une telle loi ordonnera après plusieurs millénaires d’histoire de la médecine l’introduction dans la pharmacopée de substances destinées à provoquer la mort. Il s’agira de substances détournées de leur usage thérapeutique : anesthésiques puissants destinés à faire sombrer la personne éligible dans un coma profond associé à des curarisants destinés à paralyser les muscles respiratoires et qui sont les héritiers de synthèse du curare extrait de lianes par les Indiens d’Amazonie[3] pour chasser le gibier et plus exceptionnellement lors de guerres tribales. Les travaux scientifiques parmi lesquels on compte au XIX° siècle, ceux de Claude Bernard ont montré en effet que le curare, enduisant des flèches tirées à la sarbacane provoquait une paralysie musculaire progressive commençant par les muscles respiratoires. La mort par le curare était redoutable, car elle ne provoquait pas de douleur physique et entrainait la mort en pleine conscience de sujets qui voyaient leurs membres se paralyser, mais qui assistaient d’abord à une défaillance grandissante de leurs capacités respiratoires. On disait que le sujet curarisé était un vivant enfermé dans un mort. Les sciences biologiques et médicales ont permis de comprendre le site d’action du curare (bloquant la transmission de l’influx nerveux des nerfs aux muscles) et ont conduit à la fabrication de curarisants de synthèse, qui ont été notamment d’importants facteurs de progrès en permettant d’obtenir en anesthésie des états de relaxation musculaire facilitant les gestes opératoires et la ventilation artificielle sous surveillance respiratoire stricte[4]. On comprend pourquoi l’utilisation euthanasique des curarisants doit être précédée de l’administration d’anesthésiques plongeant le malade dans l’inconscience. Douloureuses « avancées » d’une société dont une majorité de députés vote une aide à mourir qui est bien une mort provoquée qui revient aux utilisations primitives du curare, ce que les scientifiques et notamment Claude Bernard n’auraient jamais pu imaginer ! Étranges avancées des sciences qui amènent à une régression de plusieurs siècles qui fera retrouver aux curarisants leur antique usage mortifère.
Douloureuse évolution d’un pays où il semble plus facile et plus décent de célébrer la mort que de célébrer la vie.
[1] https://www.bfmtv.com/politique/parlement/accuse-d-organiser-un-cocktail-pour-celebrer-l-adoption-du-texte-sur-la-fin-de-vie-le-ministre-des-relations-avec-le-parlement-reporte-une-rencontre-pour-lever-toute-ambiguite_AN-202607090374.html
[2] Quelque 184 citoyens invités frais d’hébergement et de transport payés dans un république exsangue, est-ce raisonnable ? https://conventioncitoyennesurlafindevie.lecese.fr/actualites/manifeste-des-184-membres-de-la-convention-citoyenne-sur-la-fin-de-vie
[3] Charlotte Radt, Histoire du Curare, 1965, https://doi.org/10.3406/jatba.1965.2825.
[4] https://pharmacomedicale.org/medicaments/par-specialites/item/curares
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