Fin de vie : le deuil du consensus dans un pays désormais déchiré
Roger Gil. Billet éthique, 20 juillet 2026, 211
Pathétique parcours d’une loi certes légalement votée au terme d’étapes chaotiques dans un pays déchiré où deux courants se sont affrontés : celui qui a la vie comme valeur suprême et celui qui après des millénaires d’histoire de la médecine autorise de faire mourir en appelant aider à mourir l’administration d’anesthésiques puissants et de curare. Il ne s’agit plus de répéter des arguments qui se sont maintes fois exprimés, mais de faire un triste constat. Sur un sujet aussi grave, on ne pouvait progresser qu’en construisant, patiemment, un parcours législatif consensuel, comme ce fut le cas pour les deux précédentes lois sur la fin de vie. Ces sujets dits sociétaux doivent être traités avec sagesse, et non dans l’affrontement de deux camps. Sur un sujet aussi grave il fallait recueillir au moins le vote de l’Assemblée et celui du Sénat. On a opté sciemment pour une navette parlementaire afin d’arracher un vote favorable à la loi sur le suicide assisté et l’euthanasie par une majorité d’une poignée de députés : 50,4% des voix. Comment un pays peut-il bouleverser son anthropologie en imposant une loi avec une majorité aussi infime ? Un tel projet aurait dû être retiré pour être ré-examiné, quel que soit le temps requis. Cinquante députés ont fait basculer la France du côté de la mort administrée. C’était leur droit. La légalité est respectée. Mais quel est l’esprit de la loi ? Quelle est sa légitimité dès lors qu’il s’agit d’une loi sociétale majeure et que les députés ont été appelés à voter en fonction de leur conscience ! Triste démocratie où le Conseil constitutionnel a refusé le recours au peuple, pourtant souverain mais dont l’exercice démocratique est régenté, limité, comme si le peuple n’avait qu’une souveraineté réduite…. La France d’en bas….. Ce vote « légal » d’une assemblée ignorant le sénat est un vote de dissensus qui lacère la France et la divise et qui n’a ni voulu entendre la voix du peuple ni entendu la détresse de la majorité des soignants. Cette loi est une victoire à la Pyrrhus, une victoire qui tente de cacher les blessures qu’elle génère en croyant qu’il appartient au pouvoir politique ou à d’autres pouvoirs, de modifier le sens des mots, de dissimuler la mort administrée sous le vocable d’une aide à mourir. Cette expression est inexacte sur le plan linguistique, sur le plan scientifique, sur le plan philosophique. Elle veut draper d’un voile de mansuétude le suicide assisté et l’euthanasie alors que cette aide à mourir est bien la dispensation de substances mortelles. Elle veut draper d’un voile de mansuétude une fracture civilisationnelle qui impose d’introduire dans la pharmacopée qui ne comportait que des « médicaments », des substances appelées létales qui seront en fait des médicaments détournés de leur usage thérapeutique pour endormir et paralyser la respiration et que le comble est de faire croire qu’il s’agit encore de soigner ! On doit même très vite définir « des bonnes pratiques » dans la manière légale d’entraîner la mort que l’on appellera naturelle. L’antique sagesse grecque exaltait déjà la franchise[1] qui est le courage de dire la vérité que rappelait Rabelais en écrivant[2] : « Nous sommes simples gens puisqu’il plaît à Dieu et appelons les figues figues, les prunes prunes et les poires poires »…. Ce que Boileau transforma[3] en un dicton célèbre : « J’appelle un chat un chat et Rolet un fripon ».
Il reste à chaque citoyen le devoir de garder sa liberté de conscience, d’assumer le dissensus éthique, de respecter la clause de conscience des soignants. Il serait effarant que la clause de conscience soit refusée aux pharmaciens qui seraient contraints de délivrer des substances létales ; il serait effarant que des établissements soient contraints d’effectuer des euthanasies sous prétexte que « les murs n’auraient pas de conscience » alors que la conscience vilipendée par cette argumentation partisane ne concerne pas les murs mais des femmes et des hommes animés par des valeurs communes et qui ont droit au respect de la République. Il est dommage que le gouvernement et les instances qui l’ont inspiré n’aient pas eu à cœur de souligner la violence de telles dispositions en intervenant avant le vote. Le Conseil constitutionnel corrigera-t-il ces aberrations ? On ne peut qu’être inquiet en constatant que plusieurs membres du Conseil se sont déjà investis ou se sont exprimés en faveur d’une « aide à mourir ». Espérons que seuls délibèreront les membres qui pourront juger en toute impartialité !
De toutes façons, c’est dans une autre France que nous habitons désormais, en rupture avec la majorité des soignants, en rupture avec toutes celles et tous ceux qui pensent que personne n’a le droit, sciemment, volontairement d’interrompre le cours d’une existence humaine mais qu’il faut soulager toutes les souffrances sans limites, jusqu’au dernier souffle de vie.
Tout cela est triste, tellement triste… à en pleurer….
[2] Au chapitre LIV de son Quart Livre
[3] Dans ses Satires (Satire première)
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