Fin de vie « à la française » : une volonté libre ?

Fin de vie « à la française » : une volonté libre ?

Roger Gil. Billet éthique; 19 août 2026, 213

 

     La loi sur l’euthanasie et le suicide assisté votée par l’Assemblée nationale a certes souligné que l’accès à l’aide à mourir ne peut être ouvert qu’à une personne « apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée ». Le conseil constitutionnel a estimé qu’ainsi le législateur a voulu s’assurer que la « décision de la personne malade procède de sa seule volonté, et ainsi éviter que cette décision résulte de pressions pour recourir à un tel dispositif »[1]. Il est dommage que le Droit cantonne la liberté personnelle à l’absence de toute pression extérieure, ce qui traduit une méconnaissance profonde de toutes les contraintes internes qui peuvent envahir ces personnes en situation d’extrême vulnérabilité, assiégées par des souffrances multiples, physiques, sociales, existentielles, dépressives. Spinoza[2] avait déjà montré que le concept général de volonté est une fiction et que seul compte l’acte de vouloir appliqué à une décision précise dans un contexte précis. L’acte de vouloir dans ces situations de fin de vie procède de détresses multiples dont le dénominateur commun est un sentiment de déliance : isolement social, sentiment d’abandon, sentiment d’être une charge. Il est dommage qu’en 2026 la loi s’enferme dans une conception validiste, rudimentaire et solitaire de l’autonomie sans poser la question de savoir ce qu’est une volonté authentiquement libre. Il faudrait enfin prendre conscience qu’on ne peut plus au XXI° siècle, lier sommairement l’autonomie aux capacités dites intellectuelles en oubliant que les décisions humaines procèdent d’un écheveau complexe qui est à la fois cognitif et émotionnel. Au lieu de persister dans un acharnement autonomique idéologique, on aurait attendu d’une loi française qu’elle reconnaisse enfin que l’être humain ne se peut concevoir sans les relations qui le connectent aux autres et qui donnent sens à sa vie. Or les souffrances physiques, même contrôlées s’engrènent avec des souffrances sociales et existentielles qui privent le sujet du soutien social sans lequel il est étreint par l’insécurité, l’angoisse, la perte du sens et du goût de la vie.  Les souffrances écrasent ainsi les capabilités du sujet et donc sa liberté qui, comme l’écrivait Amarta Syen[3] « dépend des possibilités réelles qu’a une personne de choisir entre différentes vies » et ces possibilités s’effondrent en situation de déliance. L’accès à l’autonomie ne peut plus se concevoir sans sa dimension relationnelle et sociale, sans être reconnu comme quelqu’un qui compte, qui peut être aimé ou estimé. La reconnaissance est un besoin mais aussi un droit[4]. Il est infiniment triste que la loi n’ait pas édicté le devoir de sollicitude qui aurait nécessité que le médecin instruisant une demande à mourir fasse tout pour éclairer les raisons qui conduisent le sujet à demander à mourir, et puisse déterminer, en s’entourant d’experts (psychologue, médecins de soins palliatifs, psychiatre) si la mort est vraiment la seule issue possible. Car l’humanité exige que l’on comprenne le sens de la demande, que l’on discerne si cette demande n’est pas un appel à l’aide, que l’on donne à la personne malade ou âgée une chance de renouer avec la vie. Telles auraient été les conditions nécessaires à l’expression d’une volonté authentiquement libre.  Hélas cette loi, avec une collégialité rudimentaire et inédite (le deuxième médecin pourrait ne pas s’entretenir directement avec la personne malade), une procédure à marche forcée, a introduit dans notre pays un droit à la mort sans évoquer un seul instant le droit à la vie. Quel gâchis humain !

[1] https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2026/2026910DC.htm

[2] Court traité, XVI ; De la volonté in Baruch Spinoza, Oeuvres 1. Court Traité. Traité de la réforme de l’entendement. Principes de la philosophie de Descartes. Pensées métaphysiques, trad. par Charles Appuhn (Garnier-Flammarion, 1964).

[3] Amartya Sen, Development as Freedom, Oxford University Press, 1999.

[4] André Berten, Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance. Traduit de l’allemand par Pierre Rusch, 99, no 1 (2001): 135‑39.

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