Médecine personnalisée et médecine de la personne

Médecine personnalisée et médecine de la personne

Roger Gil. Billet éthique, 16 septembre 2016, 216

 

      La médecine de demain sera-t-elle une médecine personnalisée ? La dénomination est séduisante, car elle évoque en résonance un autre concept, celui de « médecine de la personne », et pourtant ces concepts ne doivent pas être confondus.
La médecine de la personne est une médecine soucieuse de tenir compte d’une approche des soins, de l’accompagnement, fondés sur la conviction que toute personne est un évènement unique dans l’histoire du monde. Cette médecine implique donc de tenter de repérer en chaque personne ce qui fait sa singularité. Mais aussi sa complexité tout au long de son trajet de vie, de ses choix de vie, dans son environnement familial et social. C’est une médecine qui met au premier plan l’écoute et la relation de parole comme cadre de déploiement de la relation technique des soins.
La médecine personnalisée est, elle, liée aux progrès technoscientifiques de la médecine, en particulier dans ses composantes biologiques et génétiques. Sa naissance a été stimulée dans les années 1980 par l’industrie pharmaceutique et en particulier par les laboratoires Roche dans le traitement du cancer. Et cette approche vise à repérer par des bio marqueurs des sous-types de cancers comme certains cancers du sein et de l’estomac ayant un bio marqueur appelé HER2[1]. Il s’agit ensuite de repérer les malades ayant ce profil biologique qui permet alors de mettre en œuvre un traitement spécifique qui serait inefficace sur d’autres malades ayant pourtant aussi un cancer du sein ou de l’estomac. Plus qu’une médecine individualisée, il s’agit d’une médecine stratifiée, adaptée à des groupes de patients et pas à d’autres. Cette stratégie peut s’appliquer bien sûr à bien d’autres maladies que les cancers. Elle vise même à repérer les individus selon qu’un même médicament, en fonction de son métabolisme, et du profil biologique d’un individu, peut être efficace et bien toléré ou au contraire peut générer des effets secondaires. La préoccupation de cette médecine, comme l’indiquait en 2012 l’European science foundation[2], est d’abord de savoir, au niveau moléculaire, ce qui fait qu’une personne est différente d’une autre. Cette médecine, dont l’ambition est la précision, vise aussi à être préventive et prédictive. Parce qu’elle privilégie des marqueurs moléculaires génétiques (on parle de génomique, de protéomique), elle ouvre bien sûr aux tensions éthiques de la médecine prédictive. Repérer, chez des sujets, des marqueurs de risques d’une affection qui pourrait éclore des dizaines d’années plus tard, ne risque-t-il pas de les exposer, ces sujets, à une discrimination dans leurs recherches d’emploi ou dans leur couverture assurantielle, et ce, même si la Loi tente de protéger ces sujets de toute discrimination ? L’intelligence artificielle en permettant la comparaison d’un nombre considérable de données génétiques ouvre à un accroissement sans fin des capacités prédictives, diagnostiques, thérapeutiques de la médecine personnalisée, mais qui amplifient les enjeux éthiques : protection des données ; coûts croissants qui ouvrent à la question majeure de l’égalité d’accès aux soins entre pays riches et pays pauvres, mais aussi entre les citoyens d’un même pays dès lors que les budgets affectés à la solidarité dépasseront les capacités financières des Etats en termes de justice distributive[3]. N’est-ce pas aussi une marche sans fin vers une société infiltrée par ce bio pouvoir décrit par Michel Foucault et davantage préoccupé de l’avenir biologique des citoyens que de leur présent quotidien. Comment les citoyens pourront-ils résister à la dissection biologique que proposeront les progrès scientifiques au nom de l’espérance d’une plus grande longévité. Certes, certaines définitions de la médecine personnalisée tentent aujourd’hui d’échapper à ce fatalisme génétique, en se voulant une médecine incluant les données génétiques, mais aussi en y ajoutant tout ce qui permet de nuancer le déterminisme génétique comme l’environnement, le mode de vie, en somme ce que l’on peut nommer les facteurs épigénétiques. Une médecine sur mesure est certes à priori rassurante. À condition que la médecine personnalisée montre une préoccupation ardente à mettre la biologie au service de l’homme tout entier, dans son histoire, dans son cadre de vie, dans ses projets d’avenir. À condition que cette médecine échappe à la prédation des données, qu’elle préserve le monde intérieur de chaque personne humaine, qu’elle demeure accessible à tous et soucieuse du Bien commun. En somme, tout faire pour que la médecine personnalisée devienne aussi une médecine de la personne.

 

[1]  Récepteur 2 du facteur de croissance épidermique humain (HER2 ; codé par le gène ERBB2). Voir revue récente in Charles J. Robbins et al., « HER2 testing : evolution and update for a companion diagnostic assay », Nature reviews. Clinical oncology 22, no 6 (2025): 408‑23, https://doi.org/10.1038/s41571-025-01016-y.

[2] Look, E. F. (2012). Personalised medicine for the European citizen. Towards more precise medicine for the diagnosis, treatment and prevention of disease (iPM). European Science Foundation, Strasbourg November.

[3] Lawko Ahmed et al., « Patients’ perspectives related to ethical issues and risks in precision medicine: a systematic review », Frontiers in Medicine 10 (juin 2023): 1215663, https://doi.org/10.3389/fmed.2023.1215663.

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