Quand la longévité devient une obsession lucrative

Quand la longévité devient une obsession lucrative

Roger Gil. Billet éthique, 6 septembre 2026; 215

      Ce 24 juillet 2026 , un milliardaire américain, Bryan Johnson, âgé de 49 ans, « magnat de la Silicon Valley »[1] déclarait dans un post sur X[2] qu’il s’était cloné lui-même « comme un nouveau-né » et il ajoutait : « Grâce à ce clone, je peux : devenir mon propre enfant biologique, tester des thérapies sur le clone, cultiver des organes pour la transplantation, développer de nouveaux traitements, m’injecter de jeunes cellules. Ce bébé Bryan vit pour l’instant dans une boîte de Petri ». Cette annonce a entraîné de très nombreuses réactions de scientifiques[3] : ce qui a été créé n’est pas un clone à l’état embryonnaire, ni même un organe, mais des cellules souches pluripotentes induites (iPSC) , reprogrammées à partir de cellules adultes (peau, sang) et qui ont effectivement la capacité de se différencier en de nombreux types de cellules adultes (neurones, cellules cardiaques, rétiniennes) etc…. Toutefois il n’a pas encore été possible d’obtenir des organes adultes[4] alors que déjà Bryan Johnson annonce que ces cellules permettront de « reconstruire son corps organe par organe ». Interrogé sur le caractère provocateur de cette annonce, il déclara peu après : « « Nous avons donc un moyen de communiquer des choses aux gens qu’ils comprennent… et qui les fait parler…. Parfois, on se demande : “Est-ce qu’on a franchi la limite ? ”Nous cherchons toujours le juste équilibre, car la confiance et la crédibilité sont ce qui nous importe le plus. » Il ajouta sur Instagram : « J’ai réfléchi et je me demande si je n’ai pas poussé toute cette histoire de longévité un peu trop loin »[5]. En fait l’utilisation de cellules EPS ne se fait actuellement que dans le cadre rigoureux d’essais cliniques car ces cellules peuvent générer des tumeurs[6].

Il faut dire que Bryan Johnson possède une entreprise dite de « « biohacking », c’est-à-dire une entreprise de biotechnologie grand public vouée à l’optimisation du vieillissement, à l’allongement de la longévité avec un objectif majeur : atteindre l’immortalité. « Ne mourez pas » est le nom du mouvement lancé par Johnson, qui reste déterminé à atteindre l’immortalité d’ici 2039[7]. Il avait révélé peu avant son post sur X qu’il était atteint d’une maladie incurable[8] et que son devoir est de la guérir. Brian Johnson n’est ni médecin, ni pharmacien, ni biologiste, mais il est obsédé par sa propre longévité et il a un sens aigu des affaires. Il dit dépenser quelque deux millions de dollars par an pour financer ses recherches et son protocole de santé afin de faire baisser son âge physiologique, de préserver ses organes du vieillissement et il est entouré d’un groupe d’environ 30 médecins qui analysent quotidiennement ses données physiologiques, son sommeil, son sang et ses performances physiques. Un documentaire sorti en janvier 2025 sur Netflix était intitulé « Don’t die, l’homme qui voulait être éternel ». Le réalisateur Chris Smith, suit l’entrepreneur millionnaire dans sa quête obsessionnelle pour stopper le vieillissement : le film montre le protocole quotidien[9] suivi par Brian Johnson qui avale plus de 100 pilules par jour, suit un régime strict, dort à des heures fixes dictées par des capteurs et subit des dizaines de tests médicaux quotidiens. Il mène une vie rigide et pour illustrer l’importance biologique et humaine des relations transgénérationnelles, on le voit échanger son plasma avec celui de son père et de son fils. La longévité reflèterait ainsi le désir de rester présent pour les gens qu’on aime et qu’on ne veut pas perdre.

En fait, Johnson commercialise sous la marque Blueprint de nombreux produits destinés à lutter contre le vieillissement (vitamines, minéraux, compléments alimentaires, oméga 3, huiles d’olive) vendus à des prix que l’on peut qualifier d’excessifs voire de prohibitifs [10] et dont on ne peut pas dire qu’ils répondent aux critères d’une « médecine fondée sur des preuves ». On a pu reprocher à ce documentaire d’être une vitrine publicitaire géante pour les produits Blueprint[11].

Pourquoi Bryan Johnson a fait cette annonce provocatrice et scientifiquement infondée d’auto-clonage qui ne peut que rester sans suite dans le cadre d’une entreprise commerciale ? Est-ce une manière de soutenir la vente des produits Blueprint en laissant présager de manière floue des projets futurs. Johnson rejette les allégations selon lesquelles il tenterait de gagner de l’argent en exploitant les peurs de la société liées au vieillissement et à la mort et en vendant des compléments alimentaires et des sérums produits par sa propre entreprise[12].

À vrai dire, peu importe. L’intelligence de ce milliardaire est de concilier son obsession de longévité en une fructueuse entreprise ! Le plus triste est sans doute de constater que la conscience de la finitude demeure pour tant et tant d’humains une source d’angoisse telle qu’ils sont prêts à payer chèrement leurs rêves. Parmi les maximes chères à Socrate inscrites sur le fronton du temple de Delphes, on lisait : « Rien de trop » ! La sagesse grecque soulignait déjà le danger de la démesure.  Mais les marchands de rêves ont encore un bel avenir !

 

 

[1] https://www.abc.net.au/news/2026-08-30/biohacker-bryan-johnson-kate-tolo-living-forever/107089326

[2] https://www.facebook.com/photo.php?fbid=1091509113469607&set=p.1091509113469607&type=3

[3] https://eu.usatoday.com/story/life/health-wellness/2026/07/27/biohacker-bryan-johnson-claims-cloned-himself-debunked/91061798007/

[4] Madeline A. Lancaster et al., « Cerebral Organoids Model Human Brain Development and Microcephaly », Nature 501, no 7467 (19 septembre 2013): 373‑79, https://doi.org/10.1038/nature12517.

[5] https://www.instagram.com/p/DbbZHkyGrpX/

[6] Les injections IV proposées dans certains établissements privés notamment en Turquie concernent des cellules souches mésenchymateuses, censées favoriser la réparation tissulaire et l’inflammation et qui sont présentées comme des pourvoyeuses de bien-être, de vitalité et de lutte contre le vieillissement.Leur action est au mieux modeste. https://www.istanbulmedassist.com/fr/blog/therapie-par-perfusion-intraveineuse-de-cellules-souches-avancee-en-turquie/

[7] Voir note 1

[8] Il s’agit d’une maladie de Biemer qui est une gastrite auto-immune entravant l’absorption de la vitamine B12 ; elle est un facteur de risque de cancer gastrique, mais avec un traitement de vitamine B12, l’espérance de vie est considérée comme très proche de la population générale ». https://www.inabis.org/les-perspectives-desperance-de-vie-des-patients-atteints-de-la-maladie-de-biermer-enjeux-et-realites/

[9] https://www.theguardian.com/film/2025/jan/02/bryan-johnson-documentary-dont-die-netflix

[10] https://blueprint.bryanjohnson.com/ ou https://fr.livehelfi.com/pages/blueprint

[11] https://www.reddit.com/r/moviecritic/comments/1ht95im/dont_die_a_dangerous_documentary/

[12] Voir note 1

Pour écouter la version radiophonique, cliquer sur le lien suivant: