Côme et Damien: une éthique pour notre temps
Roger Gil. Billet éthique, 26 septembre 2026, 217
Qui sont Côme et Damien, fêtés ce 26 septembre ? Ces deux frères, médecins, arabes et chrétiens, née à Egée, en Arabie, orphelins de père, élevés par leur mère, ils apprirent la médecine en Syrie. Ils excellèrent dans l’exercice de leur art, guérissant plusieurs malades que l’on disait incurables à tel point que leur art paraissait plus divin qu’humain. Pour Voragine, ils furent certes instruits dans l’art de la médecine mais ils reçurent du Saint Esprit, la grâce de guérir toutes les maladies, non seulement chez les hommes mais aussi chez les bêtes. Leur but, écrivirent ensuite tous les martyrologes, « n’était point l’intérêt temporel ni l’amas des deniers mais la miséricorde et l’amour de Dieu en vertu de qui ils guérissaient ». Les Grecs les dénommèrent anargyres, littéralement « sans argent » car ils exerçaient leur art gratuitement. . Leur renommée fut immense « dans tout l’Orient » Ils guérirent certes les hommes mais ils soignaient aussi les animaux: on sait ainsi qu’ils guérirent la patte d’un chameau blessé. Quand l’empereur Dioclétien déclencha sa persécution des chrétiens, ils furent arrêtés avec leurs trois frères dans la ville d’Egée par le proconsul Lysias qui leur ordonna (en l’an 285) de sacrifier aux idoles. Ils refusèrent et leur martyre commença par d’horribles supplices.
Ces deux saints suscitèrent une immense ferveur que le moyen-âge ne fit qu’amplifier. Médecins, chirurgiens, apothicaires s’organisent ici ou là sous formes de confréries[1] placées sous leur invocation dont certaines admettent des femmes[2] et même des sages-femmes que l’on appelait ventrières[3]. Mais le plus extraordinaire est qu’aujourd’hui encore, le comportement de Côme et Damien, historique ou légendaire reste un exemple pour l’éthique de notre temps[4].
Leur vie fut consacrée aux soins et attentive aux plus démunis. Les soins qu’ils prodiguaient comme leur don de guérison s’étendait aussi aux animaux : l’homme n’est pas seul au sein de l’Univers. Côme et Damien invitent à une solidarité du vivant car les animaux partagent sur Terre la vie des hommes. Le comportement de Côme et Damien s’inscrit dans la considération portée à l’animal au nom de la considération portée à la vie et à la fragilité qui lui est coextensive. C’est dans cette perspective qu’Albert Schweitzer pouvait écrire que « l’éthique du comportement de l’homme envers les humains n’est qu’un fragment d’éthique »[5]. Le martyre de Côme et Damien échappant plusieurs fois de suite aux tortures qui leur sont infligés par leurs bourreaux est aussi le symbole de la mission des professions de santé : guérir et soigner même si la mort est inéluctable comme le montre leur martyre.
Leur culte fut embelli encore par la Légende dorée de Jacques de Voragine[6]. On leur attribua après leur mort, la greffe de la jambe d’un Ethiopien décédé sur un sacristain qui avait été amputé de sa jambe rongée par le mal . « Et quand le sacristain s’éveilla et qu’il se sentit sans douleur, il mit la main à sa jambe et il ne sentit nul vestige de son mal ». Une jambe noire était greffée sur son corps blanc tandis qu’au cimetière la jambe saine de l’éthiopien avait été remplacée par la jambe malade du sacristain.
Ce miracle posthume de Côme et Damien témoigne de l’ancienneté d’une tradition ecclésiale qui préfigura la transplantation comme un remède salvateur inscrit dans une humanité fraternelle, solidaire dans sa diversité et empreint d’un infini respect pour le corps humain même quitté par la vie.
Ils figurent sur le sceau médiéval (1431) de la Faculté de médecine et de pharmacie de Poitiers. Non pas en costume d’apparat, mais en tenue de service, Come tenant le bocal d’urines que l’on « mirait » pour aider au diagnostic, Damien tenant un pot à onguent, pour soigner. N’est-ce pas une manière d’approcher ce qui fonde, sans repos, sans répit la mission du monde de la Santé, c’est à dire la sollicitude au service des plus vulnérables.
Cette éthique, irriguée par la charité fervente du christianisme des premiers siècles mérite d’être méditée, au-delà de toutes les croyances et de toutes les convictions, par chacune et par chacun, dans le monde d’aujourd’hui
[1] Catellani Patrizia. La transplantation de la jambe noire par les Saints Côme et Damien : une fresque du XVe siècle. In: Revue d’histoire de la pharmacie, 84ᵉ année, n°312, 1996. Actes du XXXIe Congrès International d’Histoire de la Pharmacie (Paris, 25-29 septembre 1995) pp. 472-476. https://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1996_num_84_312_6282
[2] Ce n’est que quand l’Université contrôla les diplômes et de médecin et de chirurgien que les femmes se verront interdire les professions de médecin et chirurgien – et ce jusqu’en 1875 (Paulette Brès) mais les sages-femmes se virent toujours reconnaître leur mission d’assistance aux accouchements.
[3] Ropé, Hélène. « Saint Côme et saint Damien, patrons des chirurgiens, barbiers et apothicaires dans l’Espagne des XVe-XVIIIe siècle ». Communication présentée au colloque international Les faiseurs de saints. Métiers et fabricants de sainteté en Europe (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, octobre 2015. Archive ouverte HAL, hal-01720635.
[4] Roger Gil, « Saint Côme et saint Damien, vus à travers l’histoire de la Faculté de médecine et de pharmacie de Poitiers », in Soigner et guérir. Actes du colloque organisé par la faculté de médecine et de pharmacie de l’Université de Poitiers. (Editions Gilbert de la Porrée, 2020).
[5] Albert Schweitzer, Ma vie et ma pensée (Albin Michel, 1960). p. 174.
[6] Jacques de Voragine, La Légende dorée, trad. par Alain Boureau et al., avec Dominique Donadieu-Rigaut (Gallimard, 2004).
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