Animal, vulnérabilités et tendresse
Roger Gil. Billet éthique, 15 octobre 2026, 219
Il n’y a pas de vie humaine possible sans relation au monde et à ces autres vies, ces Autres-que-Soi qui constituent l’environnement vivant qui sert d’écrin à toute vie. Cet environnement est certes d’abord un environnement humain, mais ce peut être aussi un environnement animal. L’homme a de tout temps entretenu des relations avec les animaux, tout particulièrement avec les animaux dits domestiques. Certes certains pourvoient à sa nourriture, d’autres l’aident dans son travail, moins fréquemment cependant qu’avant en raison de la mécanisation d’activités humaines comme par exemple l’agriculture ou les transports qui peuvent encore utilisé, de manière marginale ou encore notable en fonction des régions du monde, des chevaux, mulets, ânes ou bœufs, dromadaires dans le désert, éléphants en Inde. Mais les animaux sont aussi des animaux de compagnie. À des titres divers, ils font donc partie des sociétés humaines. Le nombre des animaux de compagnie n’a pas été affecté par l’évolution des technologies et ils gardent toute leur place dans le tissu social humain et au sein même de nombre de familles. L’isolement social ne tient pas seulement à la perte d’êtres chers ; il tient aussi à la perte de l’animal ou des animaux qui vivaient au sein de la famille. Enfants, adultes, personnes âgées sont ainsi éprouvés par la tristesse du deuil qui suit le décès d’un animal de compagnie, et le plus souvent d’un chat ou d’un chien. Le chien par exemple peut manifester des comportements influencés par le stress et plus globalement par le comportement émotionnel de l’être humain qui ont conduit à évoquer sa capacité à avoir des « préoccupations empathiques » qui pourraient dépasser la seule contagion émotionnelle[1].
Bien des vulnérabilités peuvent conduire la personne âgée ou malade à quitter le domicile familial, de manière temporaire ou durable pour une maison de retraite, une structure de soins palliatifs. Dans ce nouveau lieu où elle résidera, elle pourra recevoir les visites des proches : époux ou épouse, compagnon ou compagne, enfants, amis. Elle sera appelée à tisser de nouveaux liens avec les professionnels de santé. On soignera du mieux possible les troubles physiques, l’anxiété, les troubles du sommeil, une dépression. Mais l’inconfort qui peut alors surgir peut tenir à l’étiolement des liens sociaux et familiaux induits par le déracinement du milieu familial : il s’agit bien de la souffrance de l’isolement et cette souffrance sociale peut tenir aussi à l’absence de l’animal.
Depuis quelques années s’opère une prise de conscience du rôle que peut jouer l’animal dans la relation entre Soi et le monde et dans sa capacité à être un médiateur. Nombre d’EHPAD[2] ont un animal. Mais bien plus, des animaux et notamment des chiens sont introduits dans des EHPAD ou des structures de soins palliatifs pour apporter à celles et ceux qui le désirent le réconfort de leur présence. Le chien facilite la relation verbale, mobilise la gestualité, suscite le contact physique par les caresses : il est l’acteur d’une rencontre qui donne à nouveau à l’être humain le sentiment d’exister c’est-à-dire d’être Soi en se projetant sur Autre que Soi. L’animal n’est pas un traitement ; il redonne seulement à la personne malade, âgée, vulnérable le sentiment de renouer avec le monde ordinaire des vivants. L’accompagnement des malades chroniques et ceux dont on dit qu’ils sont en fin de vie doit être une quête des besoins psychologiques, spirituels, sociaux qui dans leur complexité indiquent que tout être humain est bien un être-au-monde même à l’extrême de son dénuement. Un être qui a besoin de pouvoir compter pour « autre-que-lui ». L’animal peut aussi avoir sa place dans ces relations de tendresse sans lesquelles la vie se vide de tout sens et s’effondre dans la détresse existentielle.
[1] Karine Silva et Liliana de Sousa, « “Canis empathicus” ? A proposal on dogs’ capacity to empathize with humans », Biology Letters 7, no 4 (2011): 489‑92, https://doi.org/10.1098/rsbl.2011.0083.
[2] Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes
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