Maisons France Autonomie ou quand la paille des mots est vidée du grain des choses
Roger Gil; Billet éthique, 7 mai 2026, 203
Transformer « les établissements existants en des maisons ouvertes sur l’extérieur, en lieux de vie, afin que les personnes âgées se sentent chez elles » …. tandis qu’une conférence nationale de l’autonomie devra chaque année « s’assurer de la mise en œuvre des priorités et de l’ajustement des financements nécessaires »[1].
A quelques semaines de l’abandon sine die du Plan Grand-âge, la décision gouvernementale[2] d’apposer un label (Maisons France Autonomie) destiné à remplacer progressivement le nom des ehpad sonne comme un renoncement à une vision stratégique du vieillissement de la population, présenté pourtant comme « un défi démographique » au profit d’un enlisement tactique. Au lieu d’un débat embrassant la place des personnes âgées dans la société, la prise de conscience du coût de la solidarité mis en balance avec ce que la population vieillissante rapporte à la société, les termes utilisés montrent une décentration inattendue résumant et réduisant la problématique du grand âge à l’appellation des structures actuelles d’hébergement. Parallèlement l’évaluation des coûts et des bénéfices liés à la population vieillissante est remplacée par des mesures financières désignées de manière marginale comme des ajustements annuels et non comme une programmation restructurante qui devrait être élaborée et construite par une société soucieuse de dépasser les représentations stéréotypées des enjeux du vieillissement et déterminée à mobiliser la perception sociétale du vieillissement et la cohésion intergénérationnelle.
Les mots sont constitués d’un signifiant et d’un signifié, ce que l’on a nommé maintes fois depuis Leibniz la paille des mots et le grain des choses. Le label doit exprimer une réalité qui le précède, une réalité « en acte » et non pas « en puissance ». En bref, le label ne peut pas désigner ce qui n’est pas encore précisément défini, au risque de sonner creux et d’apparaître comme un outil de communication voire de diversion. On veut en outre assigner à ce label en cours de définition une dimension performative, celle de transformer les établissements existants en « lieux de vie ». N’est-ce pas ce qu’ils sont déjà ? Et que veut dire « afin que les personnes âgées se sentent chez elles » ? Est-il raisonnable de revenir sans cesse sur des concepts incantatoires ? Car les ehpad sont certes des lieux de vie, mais ils sont aussi des lieux de soins. Pourquoi passer sous silence cette singularité des ehpad, seuls lieux d’accueil des personnes âgées visés par le label alors que ces structures sont bien des établissements médico-sociaux où l’on entre précisément non pas en raison du vieillissement lui-même, mais en raison des troubles locomoteurs, cognitifs, comportementaux pouvant affecter le vieillissement. L’ehpad apparaît ainsi comme une protection à l’égard de personnes vieillissantes, qui, soit en raison de leur isolement, soit en fonction de leur habitat, soit en raison de difficultés cognitives ne peuvent plus répondre aux nécessités de la vie sociale ordinaire, mettent ainsi leur vie en danger, et ont besoin d’être protégées. L’ehpad est indissolublement lieu de vie et lieu de soins, en somme un lieu d’accompagnement. Dès lors, peut-on dire que les personnes âgées devraient s’y sentir « chez elles ». Il serait plus sobre de tout faire pour que les personnes âgées se sentent « comme chez elles » car entrer en ehpad est toujours un renoncement parfois douloureux à quitter son « chez -soi ». On peut rechigner à utiliser le terme de « dépendance » en le considérant comme pessimiste, négativement connoté, mais pour autant fallait-il employer le mot d’autonomie qui est l’exact contraire du terme dépendance flanqué pompeusement du mot « France » qui n’a rien à faire ici ! Imagine-t-on que l’on dise un jour : « ma mère va entrer dans une maison France-Autonomie » ! On peut certes renommer les ehpad, utiliser le mot maison comme l’on disait jadis maisons de retraite, trouver des mots chaleureux, mais ne faudrait-il pas éviter de tomber dans une appellation grandiloquente et froide. Et ne risque-t-on pas alors de masquer l’essentiel ?
L’essentiel est d’abord la réalité vivante des ehpad souffrant du manque de personnels lié à des difficultés chroniques de recrutement[3], ce qui aggrave les conditions de travail à tel point que les personnels eux-mêmes estiment ne pas pouvoir faire un travail de qualité auprès des résidents[4]. Ce n’est pas le label qui transformera les ehpad mais la volonté de repenser leurs ressources matérielles et humaines comme leur place au sein des autres modalités d’accueil des personnes âgées.
L’essentiel est d’éviter certes de faire croire à la magie du mot autonomie ou autodétermination qui draine des illusions. Car il est vrai d’abord que l’autonomie a de multiples facettes. Il s’agit d’abord de l’autonomie physique qui permet la liberté d’aller et venir. Il s’agit ensuite de l’autonomie au sens basique de consentir à ce qui est proposé. Quand le discernement est affaibli, il faut pour autant quêter un acquiescement, un assentiment, l’absence d’opposition. Ce qui veut dire qu’il faut construire entre les accompagnants ou les soignants et les résidents une relation de confiance et d’alliance[5]. Il s’agit surtout au-delà des soins routiniers (toilette, alimentation, hydratation, activités occupationnelles diverses) de donner aux personnels le temps nécessaire et la formation pour repérer les besoins, les désirs, les attentes[6] de ces personnes âgées et frappées dans leur vulnérabilité. Il ne s’agit pas de se gargariser de mots comme France Autonomie qui n’ont rien à voir avec l’humilité requise à l’égard de ces personnes blessées dans leur puissance d’agir et de décider, parfois poussées dans les ehpad à leur corps défendant, mais résignées ou dépitées ou découragées ou révoltées. Leur autonomie malmenée, souffrante, n’a que faire d’un label qui évoque des illusions perdues. L’essentiel est pour elles que la société repense leurs conditions d’accueil et permette aux maisons qui leur ouvrent leurs portes de les aider tout simplement à vivre. Et la boucle revient vers la seule visée qui vaille : débattre des restructurations à mettre en œuvre pour que la société organise son avenir et intègre le vieillissement à son destin. Une manière de dire que la vieillesse est l’avenir de la jeunesse, que les personnes âgées ne font pas que recevoir, mais qu’elles contribuent aussi à la vie économique et sociale dont la silver économie est l’exemple le plus fulgurant[7]. Une manière surtout de quitter le monde des apparences et des effets d’annonce pour une marche résolue vers une authentique reliance intergénérationnelle.
[1] https://actu.orange.fr/france/maisons-france-autonomie-la-ministre-repond-a-la-polemique-liee-au-changement-de-nom-des-ehpad-magic-CNT000002p0Fax.html
[2] https://www.franceinfo.fr/sante/senior/maltraitance-dans-les-ehpad/aborder-le-vieillissement-de-facon-positive-la-ministre-deleguee-explique-pourquoi-les-ehpad-vont-etre-renommes-maisons-france-autonomie_7980401.html
[3] https://retraites.unsa.org/les-salaries-de-l-aide-et-services-aux-personnes-sont-en-difficulte
[4] H. Attali et al., « Conditions de travail et santé du personnel soignant d’Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (ehpad) d’Île-de-France », Archives des Maladies Professionnelles et de l’Environnement 86, no 6 (2025): 102969, https://doi.org/10.1016/j.admp.2025.102969.
[5] https://roger-gil.fr/?p=2493
[6]https://roger-gil.fr/?p=942
[7] https://roger-gil.fr/?p=2410
Pour écouter la version radiophonique: