Gamétogénèse in vitro ou Quand la peau ouvre l’humanité à la reproduction partagée ou « in solo »
Roger Gil; Billet éthique, 12 avril 2026, 201
La gamétogénèse in vitro (GIV) désigne la production de la production de gamètes (ovocytes et spermatozoïdes) à partir de cellules souches pluripotentes induites issues de tissus adultes (notamment la peau). Des travaux sur la souris (2011–2023) ont montré la faisabilité expérimentale : des gamètes dérivés de cellules cutanées issues de la queue de souris ont donné des embryons puis des souriceaux viables et fertiles.
D’emblée étaient entrevues les possibilités nouvelles (faut-il parler d’avancées) que cette technique pourrait apporter à la reproduction humaine. Elle permettrait de disposer d’un nombre considérable de spermatozoïdes et d’ovocytes : il n’y aurait plus besoin de donneurs et tout risque de pénurie en gamètes serait écarté. La FIVETE (fécondation in vitro) éviterait et la stimulation ovarienne et le prélèvement des ovocytes par ponction folliculaire. L’infertilité féminine ou masculine ne serait plus un obstacle à l’obtention de gamètes. Les couples de même sexe pourraient avoir des enfants issus de leur patrimoine génétique, en ayant recours aux gamètes « naturels » de l’un et aux gamètes générés par des cellules adultes pluripotentes chez l’autre voire même en permettant la fécondation de gamètes produits in vitro par les cellules adultes pluripotentes de chacun des deux membres du couple. Bien entendu la technique serait accessible aux personnes seules. Bien entendu l’embryon ne pourra se passer d’une nidation dans l’utérus, qu’il s’agisse de celui de la mère ou que l’on ait recours à une gestation pour autrui… en attendant que les biotechnologies ajoutent à leur panoplie l’utérus artificiel. La technique abolit la limite d’âge pour la production de gamètes. La gamétogénèse in vitro renforcera la sélection et le tri d’embryons et ce d’autant que la technique elle-même expose à des désordres génétiques et épigénétiques ainsi qu’à des erreurs chromosomiques.
On aurait pu penser que serait posée, avant de procéder à des recherches sur l’être humain, la question essentielle de de savoir si ces recherches technoscientifiques pouvaient être une source de progrès pour l’avenir reproductif de l’humanité ? En affranchissant la reproduction des cellules germinales produites par l’organisme, il s’agissait bien d’une technique disruptive[1] et en 2017, un article du New York Times[2] titrait : « Des bébés à partir de cellules de la peau ? Une perspective inquiétante pour certains experts ». Et, pour répondre à ce questionnement essentiel, on aurait pu espérer un moratoire permettant l’organisation par les sociétés savantes de débats scientifiques assortis de contributions à la réflexion éthique. La GIV aurait dû mobiliser cette heuristique de la peur qui doit s’efforcer, selon les propositions de Hans Jonas[3], d’anticiper lucidement les dangers de cette technique à moyen et à long terme.
Hélas il n’en a rien été. Chez l’humain, des chercheurs ont déjà obtenu des cellules germinales primordiales puis des cellules germinales sexuellement différentiées, mais encore immatures (spermatogonies, ovogonies) ; la progression vers la méiose complète et la formation de gamètes matures, spermatozoïdes et ovocytes n’a pas encore abouti, mais paraît imminente.
A l’image du transhumanisme, cette technique ne pourra concerner, en raison de son coût, qu’une poignée de pays riches et consuméristes, tandis que la plus grande partie de l’humanité c’est-à-dire la plus pauvre continuera de procréer de manière naturelle. Quel de viendra la configuration démographique planétaire en termes de déséquilibres de natalité ?
Est-il légitime de n’assigner nulle limite au désir d’avoir des enfants génétiquement apparentés ou faut-il admettre qu’il s’agit d’un besoin auquel il faudrait répondre à tout prix[4] ? La GIV ouvre même la possibilité d’avoir un enfant « en solo [5]» avec ses propres gamètes de sexe opposé générés in vitro. Est-il souhaitable de devenir parents à un âge avancé ? Quels seront les risques pour la descendance des personnes nées par fécondation de gamètes obtenus in vitro ? Comment gérer ces bouleversements majeurs de la parentalité ?
La production d’un grand nombre d’embryons ouvrira à une sélection embryonnaire de plus en plus exigeante. Qu’en sera-t-il du regard porté sur les personnes en situation de handicap, qui auraient échappé à la sélection en dépit d’un eugénisme qualifié par Habermas de libéral[6] et qui, sans être une politique d’État, infiltrera de plus en plus les mœurs d’une société de plus en plus validiste[7]. Et que dire des exigences parentales en termes de sexe, mais aussi d’autres caractères morphologiques de l’enfant ?
Les risques éthiques n’échappent pas aux structures institutionnelles qui se sont emparées de ce sujet : Agence de la biomédecine en France[8] ; Nuffield Council on Bioethics au Royaume-Uni ; American Society for Reproductive Medicine[9], Académies nationales des Sciences (USA)[10]. Mais tout se passe comme si la GIV devait devenir inéluctablement le nouveau mode de procréation médicalement assistée et que le but de l’éthique devra être d’inspirer le législateur afin que la technique soit « encadrée ». Le rôle de l’éthique institutionnelle se limitera-t-il à suivre l’évolution des technosciences, à proposer un encadrement toujours évolutif qui consistera à accepter demain ce qui était interdit hier. Ne serait-il pas temps de repenser aux valeurs stables fondatrices de l’humanité, de faire preuve d’anticipation, de précéder et non de suivre les technosciences, bref d’admettre que certaines avancées technoscientifiques pourraient conduire l’humanité à la pire des obsolescences, celles de l’asservissement mécanique à l’artifice destructeur de biotechnologies qui veulent inscrire dans des laboratoires le destin d’enfants dont la vie voudrait être totalement écrite avant d’être vécue.
[1] I. Glenn Cohen et al., « Disruptive Reproductive Technologies », Science Translational Medicine 9, no 372 (2017) : eaag 2959, https://doi.org/10.1126/scitranslmed.aag2959.
[2] https://www.nytimes.com/2017/05/16/health/ivg-reproductive-technology.html?_r=1
[3] Hans Jonas, Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, trad. par Jean Greisch (Flammarion, 2008).
[4] Katherine Bowman et al., « Social, Ethical, and Legal Considerations Raised by IVG », in In Vitro–Derived Human Gametes as a Reproductive Technology: Scientific, Ethical, and Regulatory Implications: Proceedings of a Workshop: National Academies of Sciences, Engineeing, and Medecine (National Academies Press (US), 2023), https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK599672/.
[5] Amato, in chapitre 3, In Vitro–Derived Human Gametes as a Reproductive Technology: Scientific, Ethical, and Regulatory Implications: Proceedings of a Workshop: National Academies of Sciences, Engineeing, and Medecine; op. cit
[6] Jürgen Habermas, L’avenir de la nature humaine : Vers un eugénisme libéral ?, trad. par Christian Bouchindhomme (Gallimard, impr. 2015, 2015).
[7] Voir par exemple la promotion du principe de bienfaisance procréative in Roger Gil ; Le principe e bienfaisance procréative, Billet éthique, 16 août 2025, 175 https://roger-gil.fr/?p=2039
[8] Hadhemi Kaddour Robin et et al., « Gamétogenèse in vitro les cellules souches déplacent les limites de la reproduction humaine. Revue de la littérature commentée », La Lettre de la biomédecine 7 (septembre 2025).
[9] Sigal Klipstein et al., « Ethical Considerations of in Vitro Gametogenesis: An Ethics Committee Opinion », Fertility and Sterility 125, no 4 (2026): 617‑21, https://doi.org/10.1016/j.fertnstert.2026.01.006.
[10] National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine; Health and Medicine Division; Board on Health Sciences Policy, In Vitro–Derived Human Gametes as a Reproductive Technology: Scientific, Ethical, and Regulatory Implications: Proceedings of a Workshop, éd. par Katherine Bowman et al. (National Academies Press (US), 2023), http://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK599671/.