Ces vieux qui coûtent et dont on ne dit pas ce qu’ils rapportent
Roger Gil. Billet éthique, 13 février 2026, 196
Reports incessants du plan grand âge
On croyait en la continuité de la république. Or il a suffi apparemment que la ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes handicapées décide de quitter le gouvernement pour que le plan grand âge soit encore une fois reporté aux calendes grecques. Comment accepter que dans une démocratie moderne, le départ d’un(e) ministre(e) et qui plus est d’un(e) ministre délégué(e) (en l’occurrence auprès du ministre de la Santé) suffise à reporter un plan Grand âge dont il s’agit du troisième report depuis sa première annonce qui devait avoir lieu au dernier trimestre de l’année 2025. Encore faut-il préciser que ce plan avait remplacé la « loi de programmation pluriannuelle sur le grand âge qui, en application des dispositions de la loi « portant mesures pour bâtir la société du bien vieillir et de l’autonomie du 8 avril 2024, aurait dû être votée avant la fin de l’année 2024. Or selon la DREES on attend pour 2050, 2,8 millions de personnes en perte d’autonomie, soit 738 000 personnes de plus que le nombre actuel. Dans un communiqué de presse, la FNADEPA (Fédération nationale des associations de directeur d’établissements et service pour personnes âgées), déclare qu’il faudra créer entre 150 000 et 200 000 emplois supplémentaires dédiés au soutien à l’autonomie, dont 118 000 en aides à domicile. Il faudrait aussi 365 000 places d’établissement (en EHPAD ou dans d’autres habitats adaptés)[1]. Des actions rapides sont demandées et la Fédération hospitalière de France[2] se désole des besoins massifs et des décisions sans cesse reportées, déplore un sentiment d’abandon des politiques publiques en direction du grand âge, demande le rétablissement de l’équilibre économique des établissements et services médico-sociaux publics, dont plus de 70 % sont déficitaires.
Ces reports successifs des gouvernements indiquent que le plan grand âge est englué dans une vision comptable qui ne sait compter que les coûts. Car ces chiffres ont de quoi laisser pantois. Ne courent-ils pas le risque de fracturer davantage un pays dysphorique dont le malaise mêle ressentiment et résignation. On voit une fois de plus que le grand âge n’est présenté qu’en termes de coût, avec une comptabilité froide qui ne sait additionner que les soustractions. Et pourtant ces vieux qui coûtent si chers, pourquoi oublie-t-on de mettre en perspective ce qu’ils rapportent à la société ? Quels que soient les coûts, on sait aussi que les retraites ne vont plus dans des bas de laine, mais sont recyclées dans l’économie pour participer au paiement des frais de séjour dans les EHPAD ou les résidences séniors. Le vieillissement de la population s’accompagne d’une croissance spectaculaire de la silveréconomie[3], qui rassemble toutes les innovations qui favorisent l’autonomie des personnes âgées et qui représente actuellement 130 milliards d’euros en France et ne cesse de croître[4]. Elle s’organise autour de trois axes forts : le maintien à domicile et les aménagements qu’il nécessite en termes d’amélioration de l’habitat de transport, de moyens de communication, la santé et le « bien vieillir » en termes de loisirs et de commerces[5]. En France comme en Europe, la silveréconomie est un facteur majeur de croissance et de prospérité. La construction de structures d’hébergement crée des emplois, stimule tous les secteurs de la construction. Les emplois dédiés au soutien de l’autonomie font vivre des familles qui elles-mêmes consomment. On ne peut être que consternés par cette vision rudimentaire et fracturaire d’une société qui, si elle était réellement inclusive, prendrait enfin conscience que les dépenses ne sont a pas englouties, mais sont re-injectées dans la vie économique et sociale dont elles stimulent le dynamisme.
Une comptabilité humaniste se devrait de mettre en lumière non seulement la colonne des dépenses, mais aussi des recettes. Elle doit travailler, en parlant vrai, à unir et non à diviser. Il s’agit d’une nécessité civique et éthique. Faute de quoi le pays, frappé par une myopie pour le futur, conduira les aînés au désespoir alors qu’ils sont une source de richesse et d’espérance pour l’avenir des générations montantes.
[1] https://www.fnadepa.com/actualite/communiques-de-presse/grand-age-des-donnees-prospectives-qui-appellenta-des-actions-immediates/
[2] Grand âge : des besoins massifs, des décisions sans cesse reportées | Fédération Hospitalière de France
[3] « Nous définissons l’Économie des Séniors ou la Silver Économie comme étant la somme de toutes les activités économiques qui répondent aux besoins des personnes âgées de 50 ans et plus, y compris les produits et services qu’elles achètent directement et l’activité économique supplémentaire que génèrent ces dépenses. Ainsi, la Silver Économie englobe un éventail d’activités économiques liées à la production, à la consommation et au commerce de biens et de services intéressant les personnes âgées, tant publiques que privées, ainsi que les effets directs et indirects de ces activités ». https://share.google/5tjsHV1rxi4bNwAV3
[4] https://www.jubile.fr/contrat-filiere-silver-eco/
[5] https://www.cci.fr/actualites/la-silver-economie-une-filiere-davenir
Pour écouter la version radiophonique: