Se souvenir inlassablement de David, étudiant en médecine à Poitiers, incarcéré, déporté, assassiné

81ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz

Se souvenir inlassablement de David, étudiant en médecine à Poitiers, incarcéré, déporté, assassiné

Roger Gil. Billet éthique, 27 janvier 2026, 194

      Pendant la guerre de 1939-1945, Poitiers était encore une école de médecine et de pharmacie[1]. Ce 21 novembre 1940, le directeur présidait l’assemblée des enseignants. Il évoqua brièvement une réunion du 7 octobre précédent, première journée d’enseignement de la rentrée universitaire, au cours de laquelle, sur instruction ministérielle (adressée à tous les établissements d’enseignement supérieur de France), il lui avait été enjoint de rassembler tous les étudiants et après une minute de silence, de lire un certain nombre d’interventions du maréchal Pétain dont son appel du 25 juin 1940[2] détaillant les conditions de l’armistice et « conviant » la France à un  « redressement intellectuel et moral » ![3] La circulaire enjoignait aussi au directeur de prononcer une allocution inspirée des « appels du maréchal ». Lors de l’assemblée du 21 novembre, le directeur ne souffla mot de cette réunion dont il écrira seulement dans son rapport de fin d’année que la rentrée s’était effectuée selon les instructions prévues, « dans une ambiance en rapport avec la gravité de l’heure : des étudiants étant prisonniers ainsi que deux professeurs ». Par ailleurs, le directeur signala la création de l’Ordre des Médecins[4]. Il informa aussi de la loi inique du 3 octobre 1940 qui, épousant l’idéologie nazie, excluait les juifs de la quasi-totalité des fonctions publiques et notamment de l’enseignement[5]. Enfin, il fit état des propositions de la commission des dispenses de droits universitaires. Parmi les dossiers examinés favorablement figurait celui de David Kessler.

         La loi du 21 juin 1941, mue par la même idéologie nazie, imposa un quota pour les inscriptions des étudiants juifs dans les Universités[6], ce qui n’autorisait l’école de médecine à n’inscrire que deux étudiants : David Kessler, étudiant juif, admis sans formalités comme tout étudiant en première année de médecine, en septembre 1940, demanda l’autorisation de s’inscrire en deuxième année en septembre 1941, ce qui lui fut bien entendu accordé. Or, à la rentrée universitaire d’octobre 1942, la même demande d’entrée en deuxième année est formulée, ce qui est à nouveau accordé à condition qu’il passe avec succès ses examens de la session d’octobre 1942 et à condition qu’il soit « libéré de l’incarcération qu’il subit actuellement ». Le piège s’était donc refermé sur David KESSLER qui n’avait donc pas pu passer ses examens en 1941, époque à laquelle il a été arrêté et incarcéré. Nul ne sait comment il avait fait parvenir à l’automne 1942, une nouvelle demande d’inscription. Est-ce la direction de l’école de médecine qui s’était autosaisie de cette demande après avoir appris qu’il avait été incarcéré ?

         Il fallut attendre la libération de Poitiers pour en savoir plus. C’est lors de la première réunion de l’école du 16 octobre 1944 que le directeur avant de passer à l’ordre du jour adressa un hommage de reconnaissance « à tous ceux et à toutes celles qui par leur action ouverte ou secrète ont contribué, dans quelque mesure que ce soit, à la libération du pays ; à tous ceux qui ont été victimes de représailles de la part des Allemands ou ont succombé dans le maquis ». Trois étudiants furent alors nommés : Jacques Delaunay, élève de 2e année de médecine, fusillé le 6 octobre 1943 ; Bernard Ballin et Jean Estrem; morts « glorieusement » au maquis de la Corrèze. Puis le directeur annonça qu’un quatrième étudiant, David Kessler avait, malgré l’autorisation de suivre les études de médecine dans le cadre du quota réservé aux juifs, été victime des lois raciales : arrêté à Châtellerault, il fut emmené au camp de DRANCY et sa trace s’était depuis perdue.

         Après une longue période d’oubli, un certain nombre de circonstances permirent de reconstituer l’histoire tragique de David. On put savoir en 2007[7] que le nom de David Kessler était inscrit sur le mémorial de la Shoah. L’étudiant en médecine, parce que juif, avait été exécuté. On touche là à l’insupportable réalité du crime contre l’humanité.

En ce 81e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, le souvenir de David, jeune étudiant, coupable d’être juif et de s’être auto-désigné comme juif montre que la mémoire doit extraire des foules anonymes celles et ceux qui auraient dû poursuivre leur vie parmi nous et qu’une idéologie barbare a osé torturer et tuer.

Dans la nouvelle Faculté de médecine et de pharmacie, construite en 2007, à côté des noms des doyens qui ont perpétué depuis 1431 à Poitiers la tradition universitaire figurent, sur une plaque, les noms des trois étudiants fusillés pour avoir résisté pendant la guerre de 1939-1945 et le nom de David Kessler[8]. Puisse ce marbre offert aux regards, dire à qui passe et y pose son regard, l’impossibilité de l’oubli. Car la mémoire ne prend sens non seulement dans d’immenses cérémonies, mais aussi dans ces noms et ces visages dont il faut sans cesse apprendre à ressentir l’insupportable injustice de leur absence dans le quotidien de jours qui leur furent interdits de vivre.

[1] La Faculté de médecine et de pharmacie était née dès la création de l’Université de Poitiers en 1431. Elle fut supprimée comme toutes les universités lors de la révolution française. Quand  l’empereur créa l’Université impériale, Poitiers ne retrouva pas sa Faculté de médecine, mais une école. Il fallut attendre 1968 pour que Potiers retrouve une Faculté de médecine et de pharmacie.

[2] Philippe Pétain, Appels aux Français, 1940 (Paris, France: Éd. d’histoire et d’art : Plon, 1941).

[3] BS Encyclopédie. Régime de Vichy. Textes officiels. http://www.encyclopedie.bseditions.fr/article.php?pArticleId=160&pChapitreId=24028&pSousChapitreId=24030&pArticleLib=25+juin+1940%A0%3A+P%E9tain+annonce+aux+Fran%E7ais+les+conditions+de+l%27armistice+%5BR%E9gime+de+Vichy%3A+textes+officiels-%3ELes+discours+du+Mar%E9chal+P%E9tain%2C+chef+de+l%92Etat%5D

[4] 7 octobre 1940

[5] https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00339187v2/file/Annexe_4.pdf

[6] Le terme d’Université ne fait-il référence qu’à un ensemble d’enseignants et de professeurs à l’image d’une structure close et corporatiste ? L’étymologie renvoie-t-elle ou non à des valeurs fondatrices animées au moins par le concept de « rassemblement » ou d’universalité ? Même si la première hypothèse apparaît plus réaliste, Gustave Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, avait simplement défini l’Université comme Alma Mater, Mère nourricière : Voir Jean Pruvost ; Pourquoi parle-t-on d’université ? Le Figaro ; 28 avril 2018 ; https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/expressions-francaises/2018/04/28/37003-20180428ARTFIG00015-pourquoi-parle-t-on-d-universite.php

[7] Grâce aux recherches effectuées par le Professeur Michel Alcalay

[8] Roger Gil, L’école de médecine et de pharmacie de Poitiers: de 1806 à la renaissance de la faculté (1968) (Poitiers, France: Éditions de l’université de Poitiers, 2008). Les comptes rendus des conseils et des assemblées de l’école de médecine qui ont été une des sources de cet ouvrage sont maintenant déposés aux Archives départementales de la Vienne.

.

NB. C’est le troisième billet éthique qui évoque le souvenir de David Kessler, les deux précédents datant de 2020 et de 2022, lors du 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz.

Pour consulter le PDF, cliquer sur le lien suivant:

David KesslerPDF

Pour écouter la version radiophonique: