L’éthique et la protection des personnes âgées sont-elles compatibles ?
Roger Gil. Billet éthique, 6 février 2026, 195.
La question peut être retournée : la protection des personnes âgées pourrait-elle ne pas être éthique ? La protection est-elle un Bien ? Une première réponse pourrait bien entendu être positive : la protection est une des dimensions fondamentales de la mission du soignant, de l’accompagnant, de l’aidant. La protection répond à une menace à l’intégrité de quelqu’un, qui donc, du coup, est qualifié de vulnérable. On peut seulement penser bien faire en agissant par devoir, aveuglément, en invoquant seulement une responsabilité qui serait juridique et en obéissant de manière servile aux recommandations et aux règlements dont le système de santé ne manque pas et qui finalement dispensent de penser pour réduire la protection à un pouvoir de police. L’éthique impose elle une interrogation et elle est d’abord propulsée par le principe de bienfaisance. Certes l’action de protection à l’égard d’autrui, est une action nécessairement intrusive. Est-ce bien faire que d’installer une caméra dans la chambre d’un résident d’EHPAD pour s’assurer à distance que cette personne âgée ne chute pas de son lit ? L’alpha et l’oméga de la bienfaisance protectrice peuvent aboutir à un agir intrusif, autoritaire, normatif, que l’on peut qualifier de paternalisme ou de bienfaisance normative.
On pressent que l’invocation du devoir sécuritaire ou même du souci altruiste porté par le principe de bienfaisance heurte le principe d’autonomie. La question térébrante est bien celle de savoir comment préserver, même à l’extrême de sa vulnérabilité, l’assentiment du sujet à ce qui lui est proposé et peut-être au minimum son absence d’opposition.
Or une éthique du care (du cœur) est soucieuse d’intégrer la personne vulnérable dans une relation qui doit s’interroger sur la manière dont le sujet vivra les adaptations nécessaires à sa sécurité même s’il n’en comprend pas la portée.
Une telle éthique est fondée sur la sollicitude du soignant ou de l’accompagnateur. Elle se préoccupe moins de bienfaisance que de bientraitance. La sollicitude appelle ainsi à la proportionnalité des décisions et à la quête d’un compromis. Si un sujet tombe fréquemment de son lit, est-il souhaitable d’installer une caméra alors que l’on peut recourir à un détecteur de mouvement qui respectera son intimité ? Quels sont les aménagements architecturaux et humains qui peuvent réduire les chutes de personnes déambulantes, y compris le recours au bénévolat qui fut interdit dans les établissements pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) au moment de la pandémie alors même que le personnel était surmené et en dépit des ressources que peuvent offrir des bénévoles formés ? La cessation de la conduite automobile doit-elle procéder d’un retrait autoritaire du permis du seul fait du diagnostic comme le demande l’arrêté du 28 mars 2022 ? Car la première question est celle de savoir pourquoi, parmi toutes les maladies pouvant induire des troubles cognitifs, seule la maladie d’Alzheimer et les maladies dites apparentées sont visées. Dans un arrêté engageant la République française, il aurait été préférable de ne pas désigner une seule maladie, mais de dire plus simplement que les troubles neurocognitifs peuvent être incompatibles avec la conduite automobile dès lors qu’ils affectent des fonctions cérébrales nécessaires à la sécurité de la conduite évaluées par un expert spécialisé dans l’évaluation de ces troubles. L’importance statistique de la maladie d’Alzheimer ne justifie pas qu’elle soit désignée de manière isolée et stigmatisante? Ne serait-il pas préférable d’évoquer le plus tôt possible avec la personne malade les raisons qui pourraient conduire dans un avenir plus ou moins proche à envisager d’abandonner la conduite automobile en veillant aux dispositions à prendre pour permettre au sujet de réorganiser sa vie en fonction de son lieu d’habitat, de sa situation de famille, de ses relations sociales ? Car la question fondamentale n’est pas en soi la restriction des libertés : on peut être libre de restreindre certaines de ses libertés dès lors que l’on a pu s’approprier les raisons qui légitiment ces restrictions. Mais un tel acquiescement n’est pas toujours possible. Il faut se souvenir alors que la personne vulnérable peut accepter une proposition en fonction de la personne qui la lui présente tant il est vrai que l’on consent souvent non à quelque chose, mais à quelqu’un. La sollicitude peut ainsi mettre sur la voie d’une alliance entre l’accompagnateur/ou l’accompagnatrice et la personne accompagnée. Il faut aussi se souvenir que la restriction de libertés peut, chez certaines personnes, en fonction de leurs besoins, franchir un seuil de déshumanisation pouvant effondrer leur désir même de vivre.
Pour tenter de demeurer dans la bientraitance, l’accompagnateur doit s’appuyer sur un triptyque dont l’équilibre est parfois difficile : le principe de bienfaisance, le sens du devoir, et la sollicitude…….. On peut y ajouter pour certaines situations, le débat collégial, le recours à un avis éthique extérieur et distancié…… Il restera des cas qui nourriront un sentiment d’insatisfaction qui puise sa dimension éthique non dans la culpabilité, mais dans le regret de n’avoir pas pu atteindre l’idéal : telle est l’angoisse éthique qui doit fonctionner comme un affect mobilisateur pour un accompagnement fondé sur la sollicitude et la bientraitance.
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