Dermatose nodulaire bovine. Abattage total : un drame humain et éthique en quête d’un questionnement scientifique des normes
Roger Gil. Billet éthique; 7 janvier 2026; 192
La position française imposant l’abattage de la totalité d’un troupeau de bovins en présence d’un seul cas de dermatose nodulaire plonge dans la détresse les éleveurs français et interroge le peuple qui voudrait que de telles préconisations soient argumentées sur le plan scientifique. Les mesures d’abattage total sont cruelles et violentes. Elles considèrent comme secondaires les bouleversements émotionnels entraînés chez les éleveurs par l’abattage d’animaux avec lesquels ils nouent des relations qui se manifestent notamment par les prénoms donnés aux vaches, par l’attachement qui se crée entre les êtres humains et ces mammifères, par la valeur symbolique du lait nourricier. Les prélèvements de bovins destinés à la production de la viande n’ont pas le caractère massif des « dépeuplements » ordonnés par la réglementation française et ne sauraient être un argument pour relativiser la relation homme-animal. Il faut ajouter les effets dévastateurs qu’exerce la destruction d’élevages qui ont mis tant d’années pour rassembler des animaux, permettre leur reproduction et leur sélection génétique. C’est le sens même du métier et de la vie qui est atteint dans une population exerçant une profession difficile, exigeante et dont le bien-être mental souffre déjà de trop de souffrances dépressives et de découragement.
On est frappé par la pauvreté des explications données par le pouvoir sur une politique sanitaire qu’un gouvernement veut assumer sans l’avoir mise en place, car élaborée par une administration sanitaire dotée certes de bonnes intentions, mais qui devrait maintenant expliquer clairement les raisons scientifiques qui ont conduit la France à cette radicalité. La référence à la norme est affligeante, dès lors que la norme ne se présente pas comme l’aboutissement de débats scientifiques comportant un volet éthique organisé sur une comparaison rigoureuse des avantages et des risques. Il ne suffit pas de dire que l’abattage total est « la meilleure solution » pour éradiquer la maladie, encore faut-il le prouver sans agiter un principe de précaution qui doit être indexé sur une évaluation précise des risques avant d’être avancé pour remplacer l’argumentation rationnelle par la peur.
Il est établi que la maladie ne comporte aucun danger pour l’être humain. Dès lors quelles sont les raisons scientifiques qui motivent la position de la France et qui peuvent justifier qu’elle ait adopté la position la plus radicale du monde ? Il est donc urgent que les dirigeants apportent des réponses aux questions suivantes :
- La France est-elle le seul pays européen à pratiquer le dépeuplement total, donc l’abattage total de troupeaux et éliminant ainsi une immense majorité de vaches saines ? Dans quels pays européens l’abattage total a été maintenu après 2017 ?
En Grèce (2015–2016) : lors de l’introduction de la maladie depuis la Turquie, certains foyers ont été éradiqués par abattage total avant que la vaccination massive ne devienne la stratégie principale.
En Bulgarie et dans les Balkans (2016–2017) : le recours à l’abattage complet des troupeaux infectés a été rapidement remplacé par une campagne de vaccination à grande échelle. - Quelles sont les raisons sanitaires qui ont conduit la France à ne pas adopter les recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé animale1préconisant notamment les mesures suivantes :
-comme principe général, la détection précoce et une vaccination rapide et étendue sont essentielles, le document soulignant que le stamping-out seul (abattage total ou partiel sans vaccination) est rarement suffisant pour éradiquer la maladie.
-En pays infectés associer la restriction des déplacements géographiques, l’élimination des animaux malades, les mesures d’hygiène (incinération des cadavres, désinfection) et la vaccination. Le document note que les restrictions et l’abattage sans vaccination sont généralement inefficaces.
-la vaccination est présentée comme la mesure la plus efficace pour contrôler et éradiquer les foyers lorsqu’elle est déployée rapidement et largement2.- Sur quels travaux scientifiques et à partir de quels débats scientifiques la France s’est-elle appuyée pour maintenir comme norme l’abattage total ? La persistance de cette norme est-elle liée à des difficultés d’approvisionnement en vaccins 3?
- La raison principale expliquant la décision de la France n’est-elle pas que la viande bovine française perdrait le statut « indemne » ?
Ne serait-il pas utile de préciser cependant que le statut indemne est remis en question non seulement après vaccination, mais aussi en cas d’infection. Ce statut peut dans les deux cas être récupéré, mais il est vrai que le délai d’attente est plus long après vaccination puisqu’il est alors nécessaire, pour prouver l’absence de circulation du virus de pratiquer des tests de biologie moléculaire4 permettant de s’assurer que le profil immunologique est bien lié à la vaccination et non au processus infectieux 5.
- La France aurait-elle des difficultés particulières pour mettre en œuvre cette surveillance biologique post-vaccinale ? S’agit-il de problèmes financiers ou de problèmes de réalisation des tests ?
- A-t-on comparé les bénéfices et les risques économiques et sociaux de l’abattage total et de la vaccination à grande échelle: perte des animaux, destruction d’élevages longuement sélectionnés par les éleveurs, coûts des vaccins, des délais d’attente à l’exportation ?
- Reste enfin le coût humain que représente l’abattage de troupeaux entiers pour des éleveurs qui consacrent leur vie à leurs troupeaux, qui entretiennent avec leurs bovins des relations empathiques et dont la mort brutale, organisée, déclenche des réactions de deuil dévastatrices qui affectent gravement leur santé mentale.
Les normes françaises d’abattage total de troupeaux entiers doivent être requestionnées et doivent exciper d’une argumentation scientifique et éthique. Il n’est pas possible de se contenter d’affirmations péremptoires insuffisantes aujourd’hui pour légitimer et accepter une exception française en décalage avec les progrès tant soulignés des sciences de la vie et de la santé.
- Sur quels travaux scientifiques et à partir de quels débats scientifiques la France s’est-elle appuyée pour maintenir comme norme l’abattage total ? La persistance de cette norme est-elle liée à des difficultés d’approvisionnement en vaccins 3?
1 https://www.woah.org/en/document/faq-on-lumpy-skin-disease-lsd/
2 La dernière mise au point de l’Organisation mondiale de la Santé animale datant de juillet 2025 précise :
« L’épidémie récente de dermatose nodulaire bovine en Europe et en Asie occidentale apporte des éléments de réponse. Il a été démontré que la maîtrise et l’éradication de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) reposent sur la biosécurité, le dépistage précoce et le contrôle des mouvements, suivis d’une vaccination rapide et généralisée avec des vaccins de haute qualité ». https://www.woah.org/en/disease/lumpy-skin- disease/?utm_source=copilot.com
3 On ne peut que prendre acte avec soulagement de la vaccination de la moitié des 750 000 bovins du Sud-Ouest au 27 décembre 2025 : https://x.com/AnnieGenevard/status/2004948402266665082?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed %7Ctwterm%5E2004948402266665082%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_c10&ref_url=https%3A%2F%2Fwww
.franceinfo.fr%2Feconomie%2Fcrise%2Fblocus-des-agriculteurs%2Fdermatose-nodulaire%2Fdermatose- nodulaire-plus-de-50-des-750-000-bovins-ont-deja-ete-vaccines-dans-le-sud-ouest-annonce-la-ministre-de-l- agriculture_7705471.html
4 appelés DIVA : Differentiating Infected from Vaccinated Animals (en français : différencier les animaux infectés des animaux vaccinés). Tsion B et Fanose T, « Review on Discriminatory Tests of Immune Reaction due to Infection and Vaccination (DIVA Test) », Austin J Vet Sci & Animal Husb 10, no 3 (2023) : 1120.
5 car le vaccin est conçu pour ne pas contenir un ou plusieurs antigènes présents dans la souche sauvage.
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